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L’approche interculturelle, un effet de mode ?

Enfants Roms et Mineurs isolés étrangers, ces publics qui bousculent la protection de l’enfance (article publié dans La revue française de service social, 2018-4, page 68)

 

Lundi matin, réunion hebdomadaire de l’équipe de l’aide sociale à l’enfance (ASE), au sein de la circonscription. Présentation et distribution des informations préoccupantes (IP) à évaluer. « Famille X, vivant sur un bidonville. Madame est seule avec ses enfants depuis l’incarcération de son mari. La fille ainée, âgée de 15 ans, est enceinte. La grossesse n’a pas été suivie et l’assistante sociale de la maternité s’inquiète de l’arrivée de ce nourrisson dans ce contexte. Les enfants semblent livrés à eux-mêmes et non scolarisés. La mère de famille ne souhaite pas d’aide éducative ».

Les travailleurs sociaux ne se bousculent pas pour se porter volontaires… Peur de l’échec ? Peur inavouée de ces gens qui ne veulent pas s’intégrer ? Peur de devoir mettre en place des stratégies qui usent temps et énergie pour tenter de mettre en place une action… avec finalement peu de résultat à la clé ??

Les enfants roms[1] pratiquent vol et mendicité en bandes organisées, refusent les placements et fuguent systématiquement des foyers, les familles déclinent toute aide, ne viennent pas aux rendez-vous, voire même refusent de s’intégrer, de travailler, et choisissent de rester vivre dans un baraquement ou une caravane… car, après tout, ils sont nomades et tous ne sont pas sédentarisés ! 

Les clichés ont la vie dure, même auprès des travailleurs sociaux.

 

Lundi matin, Moussa pousse la porte du bureau de l’association vers laquelle il vient d’être orienté. Après la route longue, épuisante, maltraitante, l’aventure qui l’a mené de Kayes à Paris, Moussa va devoir prouver sa minorité. Si tout se déroule bien, après un entretien à son tour éprouvant, où chaque mot prononcé, mimique ou élément de son attitude seront interprétés, Moussa sera reconnu mineur et, dans le meilleur des cas, accueilli en foyer de l’enfance.

L’éducateur qui le recevra à son arrivée dans la maison d’enfants affichera un grand sourire, car il sait que Moussa fera un parcours sans faute, il sait que ce jeune mineur non accompagné (MNA, nouveau terme issu des directives européennes de 2011 et confirmé dans la loi française du 16 mars 2017 relative à la protection de l’enfant) sera sérieux, exemplaire, corvéable à merci pour tout patron qui lui laissera la chance de devenir apprenti. Que Moussa ne posera ni de problème, ni de question. Que d’un accord tacite, il ne racontera pas trop son parcours et taira ses blessures. Il dormira un peu mal, réfléchira beaucoup, mais faisant preuve d’une volonté d’intégration sans faille, assez valorisante également pour le travailleur social qui l’accompagne, il sera écrit dans les rapports éducatifs que Moussa est un jeune qui va bien, et évolue positivement. La question du lien avec la famille ne sera pas abordée, ni même l’analyse du système familial, car Moussa est un mineur isolé étranger. Un jeune non accompagné.

Les clichés ont la vie dure, même auprès des travailleurs sociaux.

 

Face à ces nouveaux publics qui viennent bousculer les pratiques classiques de la Protection de l’enfance, les travailleurs sociaux impliqués ont souvent le sentiment de bricoler. Ils tentent d’innover, sans recul, sans expérience, sans mode d’emploi. Ils expérimentent, tâtonnent, … montent des réseaux et des stratégies, trouvent des solutions parfois à l’emporte-pièce, …

Ils s’évertuent à essayer d’humaniser l’urgence.

Car les points communs entre les jeunes Roms qui vivent en bidonvilles, seuls au sein de réseaux ou avec leurs familles, et les mineurs isolés étrangers, qui passent de la route à la rue, à la chaleur d’un hôtel ou parfois d’un foyer, puis parfois, de nouveau, à la rue… Ce sont ces logiques de survie, ce nomadisme forcé, cette urgence de l’instant, auxquels les travailleurs sociaux ne sont pas préparés lorsqu’ils réfléchissent projet personnalisé, accompagnement vers l’autonomie, soutien à la parentalité, et moyens mis en œuvre.

Là où le travailleur social tente de responsabiliser, renarcissiser, parfois même materner cet enfant dont tout crie qu’il a manqué de repères et d’amour… cet Autre parle une autre langue : Manger. Se soigner. Travailler. Aujourd’hui, pas demain ! Pas avec nos papiers, nos formulaires, nos dossiers à remplir et nos commissions…

Choc des cultures ? Choc des priorités surtout…

 

 « L’enfant rom n’est pas un immigré comme les autres. Les familles roms sont inscrites dans une migration forcée qui les porte constamment vers un ailleurs »[2]

Les difficultés que les travailleurs sociaux pointent souvent auprès de la population tsigane vivant le plus souvent en squats ou en bidonvilles sont : un rapport au temps différent (absence ou retards aux rendez-vous), le suivi chaotique des démarches (un besoin ici et maintenant), un accompagnement médical insuffisant (peu de suivi de grossesses, problèmes de dentition, maladies non soignées, addictions…). Il s’avère que ces difficultés sont plus liées aux conditions de vie de cette population (nomadisme forcé par les expulsions, précarité liée aux difficultés d’accès à l’emploi, peur par méconnaissance des services sociaux et médicaux…) qu’à une supposée explication culturelle qui supposerait que par définition, le Rom est marginal. Même si des siècles de ségrégation engendrent naturellement un repli sur soi, et donc une forme de marginalité.

A mon sens, les difficultés que rencontrent les travailleurs sociaux sont en partie liées au fait que ces derniers, le plus souvent, attendent que les usagers viennent à eux, sans aller à leur rencontre. Comme le disait Laure, sage-femme PMI, interrogée dans mon livre : « Il faut que tu ailles vers eux, sinon, ils ne viendront pas » (conseil que lui avait donné à juste titre une collègue).

Mais rares sont les assistants sociaux qui effectuent une visite au domicile d’une famille rom ; rares sont les éducateurs qui se déplacent dans un bidonville pour évaluer une situation relevant de la protection de l’enfance ou pour mener à bien une mesure d’aide éducative, rares sont les sages-femmes de la protection maternelle infantile (PMI) à se rendre dans les baraquements à la rencontre des femme enceintes….

Et pourtant, c’est ce voyage qui permet de démystifier leur situation. C’est ce voyage qui leur permet de nous accueillir dans leur demeure, autour d’un café, d’une cigarette … et de nous apprivoiser. Car finalement, ce n’est pas le Rom, qu’il faut apprivoiser, mais plutôt le travailleur social gadjo[3] qui a dû dépasser craintes, clichés et préjugés avant de marcher jusqu’à eux. Pour ce voyage, les plus aguerris vous expliqueront qu’il suffit de vous munir d’une paire de bottes. Le reste suivra.

Lorsque vous reviendrez au bureau, vous ne serez pus rempli de fausses certitudes, d’images fantasmées plus ou moins péjoratives, vous n’imaginerez plus à leur place. Vous aurez fait la plus grosse partie de votre travail, et il est à parier que ces familles reviendront plus facilement aux rendez-vous suivants, au service cette fois-ci. Vous n’aurez pas fait une visite à domicile (VAD) pour estimer les conditions de vie, ni dans le but de répertorier les biens matériels en vue d’une demande d’aide financière. Vous aurez fait cette VAD avant tout pour établir un contact.

Et sans ce premier contact établi, sans cette humanité partagée chez eux, dans un espace où vous vous retrouvez dans une position d’égalité et non pas de hiérarchie induite malgré lui par le contexte institutionnel d’un bureau, il vous serait impossible de faire votre travail.

 

Mais, travailler différemment avec ces familles… serait-ce une forme de discrimination ? demandent parfois les travailleurs sociaux.

Ces familles, qu’elles soient roms, gadje parfois, bulgares, serbes, croates, etc… sont avant tout des personnes sans domicile, marginalisées. On ne travaille pas avec les sans domicile fixe de la même manière qu’avec une famille qui vit dans un logement stable.

La part liée à l’humanitaire n’est pas négligeable. Les travailleurs sociaux qui ont l’habitude de côtoyer dans leurs accompagnements les familles roms s’accordent à observer qu’avant la mise en place d’une action, l’accès aux droits reste un incontournable, et prend du temps. Par exemple, lors d’évaluations en protection de l’enfance, ou de la mise en place d’un soutien éducatif de quelque forme il soit, rien ne peut se faire en terme de soutien à la parentalité ou d’accompagnement éducatif, sans préalablement avoir soutenu la famille dans un accès à l’Aide médicale d’état (AME), réglé des problèmes médicaux plus ou moins graves, pallié à des carences financières et donc souvent alimentaires (inscription dans des associations de dons de nourriture, aides financières pour couvrir des dettes, …). La priorité est d’abord de stabiliser la situation et de répondre aux questions d’urgence, avant de pouvoir espérer aborder le lien parent-enfants. C’est pour cette raison que les évaluations en bidonville prennent souvent beaucoup de temps. A l‘issue de cette stabilisation (qui ne peut pas dignement prendre son sens sans un accès à un hébergement), là seulement, l’évaluation en termes de protection de l’enfance est possible : les parents sont-ils bienveillants et bien traitants à l’égard de leurs enfants ? le lien est-il de qualité ? Etc…

Et c’est souvent après avoir aidé la famille à se stabiliser, que les travailleurs sociaux (assistants de service social, éducateurs et professionnels de la PMI qui ont travaillé idéalement en étroite collaboration) s’accordent à conclure que la situation ne relève finalement pas de la protection de l‘enfance, ou qu’elle n’en relevait qu’à cause des conditions de vie initiales.

Pour une minorité alors, (cette même minorité que le reste de la population en France) la situation continue d’être accompagnée par la protection de l’enfance, suite à l’observation de carences éducatives ou autres.

Les problématiques qui sont rencontrées avec les populations vivant en bidonville, en termes de protection de l’enfance, restent souvent étroitement liées à la précarité et à la marginalisation : violences intra-familiales, problématiques alcooliques, stress accru et multiplicité des syndromes post-traumatiques… sont repérés chez bien des publics en voie de marginalisation. Certaines difficultés sont pointées également avec cette population, comme les grossesses précoces. Sur ce point-là, la question culturelle mériterait d’être creusée, et l’explication reliée au fait que l’adolescence au sens occidental n’existerait pas en temps que telle, tout comme elle n’apparait que très peu chez les mineurs isolés étrangers.

Les enfants passent souvent au statut d’adulte, les jeunes filles au statut de mère, sans passer par la même période de recherche identitaires que les gadje occidentaux. Des questionnements en termes d’approche interculturelle à ce sujet sembleront alors nécessaire pour accompagner les jeunes cités dans leur singularité.

 

L’approche interculturelle, un effet de mode ?

Si de plus en plus de professionnels soulignent l’importance de recherches d’ordre culturel dans la prise en considération des difficultés familiales et l’analyse des symptômes, d’autres dénoncent un effet de mode et souhaiteraient pouvoir accompagner les usagers dans une certaine neutralité, gommant ainsi les différences. Cependant, ne pas prendre en compte les différences culturelles, c’est oublier la singularité de l’individu, sans tenir compte du système dans lequel a grandi.

Ne pas prendre en considération les traumatismes de l’exil, c’est nier que ces usagers peuvent être confrontés à une perte de repères, que ce déracinement peut être à l’origine de dépressions, voire même parfois de pathologies psychiques. Nier le parcours migratoire, c’est interdire au migrant d’exprimer ses souffrances, ses traumas…

C’est voir évoluer ces enfants et leurs parents à travers un prisme, celui du travailleur social occidental, comme si l’image était déformée, le langage non traduit.

Pour comprendre la situation, n’hésitons pas à faire appel à des médiateurs. Qu’ils soient bénévoles, ethnopsys, membres de la famille ou de la communauté, traducteurs… se faire expliquer dans quel contexte la famille a grandi, quels codes, us et coutumes ont bercé leur éducation, nous permet, encore une fois de rentrer en contact, mais aussi d’axer notre évaluation et notre accompagnement éducatif sur des bases plus objectives. En l’absence d’intermédiaires, la solution reste de demander directement à l’usager de se raconter, de nous expliquer comment, d’où il vient, est le système familial (patrilinéaire ? matrilinéaire ? …), quelles sont les méthodes d’éducation, etc…

Se décentrer de nos certitudes nous permet de comprendre bien des difficultés pour aider l’usager à trouver ses solutions.

Pour cela, le travailleur social doit de nouveau faire preuve d’humilité et accepter de travailler en équipe pluridisciplinaire, et parfois même dans des contextes très éloignés de nos méthodes habituelles d’accompagnement. C’est accepter d’être confronté à d’autres normes, de sortir de notre zone de connaissances…

 

Des enfants plus vulnérables ?

Les roms et les mineurs isolés sont logiquement, de par leur parcours, leurs carences, leur précarité et/ou leur isolement, des proies idéales pour les réseaux de traite des êtres humains. Une minorité de ces jeunes est très impliquée dans les réseaux de débrouille voire de grosse délinquance, ou de prostitution, et dont il devient très difficile de les en extirper. Les questions de la traite des êtres humains et de l’emprise ne sont que peu voire pas du tout abordées en formation de travailleurs sociaux. Pourtant elles apparaissent comme prioritaires lorsque nous travaillons avec ce type de public. Souvent, le travailleur social a des doutes (sur la provenance d’argent, suite à des absences aux RV, des difficultés du jeune à adhérer à l’accompagnement éducatif, des fugues…) mais il se sent démuni, et manque de moyens et de conseil technique.

Concernant ces enfants victimes : « L’administration les traitera iniquement comme délinquants, attendant qu’ils apportent les gages nécessaires censés prouver qu’ils sont véritablement exploités et/ou qu’ils souhaitent vraiment quitter leur milieu. Le refus de témoigner, la fugue systématique, voire l’attitude défiante envers les autorités suffiront à justifier l’absence de protection »[4].

Des associations[5] peuvent alors être contactées pour aider le professionnel dans sa démarche d’aide et de compréhension.

 

Pour conclure, il apparait essentiel avec les jeunes migrants, qu’ils soient isolés ou non, tsiganes ou gadje, de tenir compte de leur singularité et de leur parcours, mais aussi et surtout d’une souffrance à réparer, malgré une apparente résilience : « Quand ils arrivent en France (NDLR : les MNA), ils sont placés sous la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance, et le sentiment tacite général est alors qu’ils sont tirés d’affaire. Que non. Ils affrontent alors un autre péril : la perte de l’identité. Faute de repères, de famille, d’amis, plongés dans une langue et une culture inconnues, harcelés par des souvenirs qui virent au cauchemar, ils risquent de n’être plus que des noyés dans une société qui croit s’être acquittée de ses devoirs d’humanité en leur concèdant un lit et de quoi manger »[6]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                     

 

 

 


[1] Le terme Rom utilisé dans ce texte fera référence aux personnes d’Europe de l’Est vivant en bidonvilles, le plus souvent roms (tsiganes) mais parfois accompagnés dans leur voyage par des Gadjé (non roms)

[2] GLOTTON-MANGIN Florence, Ces enfants que la France refuse de voir, L’Harmattan, 2017

[3] Gadjo au masculin, Gadji au féminin, Gadje au pluriel : se dit d’une personne non rom en relation avec un Rom

[4] PEYROUX Olivier, Délinquants et victimes, la traite des enfants d’Europe de l’Est en France, 2013

[5] Exemple d’associations en Ile de France : Hors la Rue, Trajectoires

[6] DUTERTRE Pierre, Le photothérapeute, éditions Michel de Maule, 2014

 
 
 

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